Cuivre en viticulture bio : un allié historique remis en question et les pistes d’avenir

27 juillet 2025

Un peu d’histoire : pourquoi le cuivre est-il autant utilisé en viticulture ?

L’utilisation du cuivre en viticulture remonte à la fin du XIXe siècle, lorsqu’une maladie dévastatrice, le mildiou, bouleversait les vignobles européens. La fameuse « bouillie bordelaise », mélange de sulfate de cuivre et de chaux, fut alors appliquée sur les vignes pour protéger feuilles et grappes des ravages du champignon. Cette utilisation du cuivre perdure, en particulier dans les vignobles bios où les alternatives de synthèse sont interdites. Mais pourquoi le cuivre ? Tout simplement parce qu’il possède une action fongicide de contact : une fois déposé sur la plante, il empêche la germination et la pénétration des spores du mildiou. Il reste à la surface des feuilles, ne pénètre pas dans la plante et protège ainsi la vigne de l’extérieur. En Alsace, région au climat parfois difficile et humide, les épisodes de mildiou sont fréquents : en 2016, une année réputée « noire », plus de 40 % du vignoble alsacien biologique a connu de graves attaques (source : CIVA). La robustesse du cuivre a ainsi souvent permis de sauver des récoltes entières.

Le cuivre sous surveillance : entre intérêt agronomique et impact environnemental

Si le cuivre est efficace, il est aussi controversé. Contrairement à de nombreux produits phytosanitaires de synthèse, il n’est pas biodégradable et s’accumule dans les sols au fil des traitements. Or, à partir d’une certaine concentration, il devient toxique pour la microfaune : vers de terre, bactéries et champignons utiles essentiels à la vie du sol.

  • En France, l’ANSES souligne qu’au-delà de 30 mg/kg de sol, des effets délétères apparaissent (source : ANSES).
  • L’accumulation peut détériorer la structure du sol, ralentir la minéralisation de la matière organique et freiner l’activité des microorganismes bénéfiques.
  • Les infiltrations, marginales mais existantes, peuvent aussi affecter la qualité des eaux voisines.

Pour ces raisons, l’Union Européenne a limité l’usage du cuivre à un maximum de 4 kg/ha/an en moyenne sur 7 ans (réglementation 2022). Les producteurs bios sont tenus de s’y conformer, tout en luttant contre des agents pathogènes de plus en plus virulents, surtout en contexte de réchauffement climatique.

Le cuivre en bio : incontournable ou question d’équilibre ?

En agriculture biologique, la démarche n’est pas d’être « sans intrant », mais d’utiliser uniquement des produits d’origine naturelle, en dernier recours, et dans le respect de l’équilibre vivant. C’est précisément la philosophie qui guide l’usage du cuivre : il ne constitue pas une panacée, mais un outil parmi d’autres, à manier avec parcimonie.

Selon les données de l’ITAB (Institut Technique de l’Agriculture Biologique), la consommation moyenne de cuivre en viticulture bio française est passée de plus de 7 kg/ha/an dans les années 1990 à moins de 3,5 kg/ha/an aujourd’hui, illustrant les efforts de réduction et d’optimisation. Mais sur le terrain, l’usage reste complexe à moduler. Par exemple :

  • Raisonner les apports en fonction du climat : lors d’années peu pluvieuses, certains vignerons ne dépassent pas 1 kg de cuivre/ha.
  • Adapter la dose à la morphologie des parcelles : orientation, vigueur de la vigne, enherbement, etc.
  • Fractionner les applications : cela limite le lessivage et maximise l’efficacité.

Si beaucoup de vignerons souhaitent sortir du « tout cuivre », les alternatives sont encore souvent complémentaires, rarement suffisantes à elles seules face à de gros épisodes de mildiou. D’où la recherche constante d’autres options.

Panorama des alternatives au cuivre en viticulture biologique

1. Les produits de biocontrôle

Le biocontrôle désigne tout produit ou processus d’origine naturelle, microbienne ou végétale, susceptible de protéger la vigne contre ses maladies. Depuis 2010, plusieurs familles de produits sont testées et parfois homologuées. Les plus utilisées :

  • Les extraits de plantes (prêle, ortie, saule, osier) : riches en silices ou polyphénols, ils renforcent les défenses naturelles de la plante mais leur efficacité varie selon la pression maladie.
  • Le bicarbonate de potassium : autorisé depuis 2018, il perturbe le développement des champignons grâce à ses propriétés antifongiques. Il est surtout employé en viticulture biodynamique. Effet comparable au soufre, mais moins agressif sur les feuilles.
  • Les phosphonates: largement utilisés en conventionnel, interdits en bio, leur autorisation fait débat pour leur efficacité remarquable et leur impact quasi-inexistant sur les sols (source : Vitisphere).
  • Bactéries et champignons antagonistes (Bacillus subtilis, Trichoderma spp., etc.) : ces organismes luttent contre le mildiou par compétition ou production de substances inhibitrices. Leur efficacité reste variable, et le coût élevé limite encore leur adoption à grande échelle.

2. Les méthodes culturales : prévenir plutôt que guérir

Plus que de traitements, la viticulture biologique mise sur une gestion globale de la vigueur et du microclimat des vignes.

  1. L’effeuillage manuel ou mécanique : en supprimant une partie des feuilles autour des grappes, la circulation de l’air s’améliore, limitant l’humidité propice au développement du mildiou.
  2. Choix de porte-greffes et de cépages résistants : des variétés nouvelles (appelées « PIWI », pour Pilzwiderstandsfähig, résistantes aux champignons) comme Solaris, Souvignier gris ou Cabernet Jura connaissent une progression fulgurante en Alsace et Allemagne. D’après l’INRAE, le développement des cépages résistants pourrait diviser par 5 à 10 l’utilisation du cuivre dans les parcelles concernées.
  3. Gestion de la densité foliaire et enherbement : trop de végétation favorise l’humidité, facteur de risque pour les maladies. L’entretien du sol par tonte et enherbement concurrent limite cette vigueur excessive.

3. Le soufre : solution complémentaire, mais pas miracle

Le soufre reste l’autre pilier en viticulture bio, surtout contre l’oïdium, mais il montre une « efficacité partielle » contre le mildiou. S’il est moins toxique que le cuivre pour la vie du sol, il n’est pas exempt d’effets secondaires : accumulation dans le sol, risques d’irritations pour l’opérateur, et parfois frein à la fermentation pour les levures (source : OIV).

4. Les innovations en gestation

  • Utilisation d’argiles ou d’huiles essentielles : certaines recherches montrent une efficacité modérée, mais l’instabilité du résultat et la difficulté d’application à grande échelle sont encore des obstacles.
  • Application par drones : la précision de traitement permettrait de réduire les doses, mais le coût et la réglementation freinent aujourd’hui leur déploiement massif.
  • Induction des défenses naturelles (SDN, eliciteurs) : des substances comme le COS-OGA (oligosaccharides) « réveillent » les mécanismes d’autodéfense de la vigne. Efficacité prometteuse, mais résultats encore aléatoires certaines années.

Cas concrets en Alsace : retour des vignerons et chiffres-clés

L’Alsace, en pointe sur la bio (plus de 23 % du vignoble en 2022, selon l’Agence Bio), expérimente intensément les alternatives pour réduire le cuivre. Quelques tendances émergent :

  • Les exploitations engagées en biodynamie utilisent en moyenne moins de 2 kg de cuivre/ha/an, grâce à une multiplicité d’interventions et au choix de cépages résistants (source : Biodyvin).
  • Le recours au cuivre « de taille » (dose maximale) a fortement diminué : seules 12 % des exploitations alsaciennes bio dépassent désormais 3 kg/ha/ an sur 5 ans (source : Interbio Grand Est, 2021).
  • L’intégration des méthodes de biocontrôle a permis d’économiser jusqu’à 20 % de cuivre par an dans certains domaines ayant accès à des équipements de pulvérisation de nouvelle génération.
  • Les cépages PIWI représentent désormais plus de 4 % des nouvelles plantations en Alsace en 2023, contre moins de 1 % en 2018 (source : CIVA).

Mais la variabilité annuelle des maladies, la pression économique et les besoins qualitatifs (certains cépages PIWI n’ont pas encore totalement convaincu en termes de typicité) rendent cet équilibre délicat. La coopération régionale, les essais collectifs et la mutualisation des retours d’expérience sont aujourd’hui cruciaux pour avancer vers un usage responsable, même très réduit, du cuivre.

Perspectives pour la viticulture bio de demain

Le cuivre reste à ce jour un outil important pour garantir des récoltes saines, mais la dynamique est clairement lancée pour l’en sortir à moyen terme. L’avenir passe par :

  • L’innovation variétale (cépages résistants) et l’acceptation des consommateurs
  • Le développement de solutions de biocontrôle fiables et économiquement viables
  • La diversification des pratiques viticoles (enherbement, travail du sol, taille douce)
  • L’amélioration du conseil et de la formation technique auprès des vignerons

La transition sera progressive : chaque nouveau millésime, chaque essai, chaque retour terrain éclaire un peu plus la voie vers une viticulture bio toujours plus respectueuse du vivant, du sol, et des générations futures.

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