Réduire l’usage du cuivre en Alsace : défis et alternatives au cœur de la protection de la vigne

20 décembre 2025

Pourquoi le cuivre est-il utilisé en viticulture biologique ?

Le cuivre (« sulfate de cuivre » ou « bouillie bordelaise ») est un fongicide de contact incontournable contre le mildiou, ce champignon (Plasmopara viticola) apparu en Europe au XIXe siècle. Interdit en agriculture conventionnelle dans de nombreux pays au-delà de certains seuils, il reste homologué en viticulture bio faute d’alternative réellement efficace et homologuée.

  • Le mildiou peut anéantir 70 à 100 % d’une récolte en année pluvieuse si rien n’est fait (Source : IFV – Institut Français de la Vigne et du Vin).
  • Le cuivre limite la germination des spores du champignon sur les feuilles et les grappes.
  • Ses utilisations sont encadrées par une règlementation européenne stricte pour éviter les accumulations dans l’environnement.

Combien de cuivre peut-on utiliser en bio ?

Depuis le 1er février 2019, le règlement européen limite l’utilisation du cuivre en agriculture biologique à 28 kg/ha cumulés sur 7 ans, soit 4 kg/ha/an en moyenne (Règlement CE 2018/1981). Ce plafond est régulièrement réévalué : il a déjà été abaissé plusieurs fois en raison de la persistance du cuivre dans les sols, et de ses impacts sur la biodiversité.

  • Avant 2019, la limite était de 6 kg/ha/an ; certains syndicats professionnels ont milité pour ne pas la baisser davantage, surtout dans les régions à forte pression mildiou.
  • En Alsace, la dose annuelle effective varie entre 1,5 et 3,5 kg/ha en moyenne pour les vignerons bio, en fonction des millésimes (Source : Chambre d’Agriculture du Bas-Rhin).
  • À titre de comparaison, la Bourgogne a enregistré dans les années 1980 des doses annuelles dépassant parfois 10 kg/ha (avant les limitations).

Quels sont les impacts du cuivre sur l’environnement ?

Si le cuivre est un oligo-élément indispensable au vivant, son accumulation dans les sols entraîne des effets toxiques sur la microfaune (vers de terre, micro-organismes, mycorhizes) et sur la faune aquatique lors du lessivage. Le cuivre est non biodégradable : c’est là sa différence majeure avec la plupart des molécules de synthèse plus récentes.

  • Durée de vie : le cuivre se fixe durablement dans le sol et ne s’élimine qu’extrêmement lentement (un siècle ou plus selon la quantité cumulée !).
  • Conséquences observées : inhibition des racines, baisse de la fertilité microbienne, ralentissement de la décomposition de la matière organique (Source : INRAE, étude 2020).
  • Des analyses réalisées en Alsace sur d’anciennes parcelles montrent des taux de cuivre supérieurs à 150 mg/kg de sol dans les zones les plus anciennes, alors que le seuil critique est à 100 mg/kg (Source : Ademe, 2018).

Ainsi, si le cuivre est d’origine naturelle, il n’en reste pas moins une substance à risques pour l’équilibre des terres viticoles.

Limiter le cuivre sans compromettre la protection de la vigne : les solutions concrètes

1. Adaptation de la stratégie de traitement

  • Observation et modélisation : Mieux évaluer la pression réelle du mildiou à partir de stations météo connectées, de modèles de projection des risques (ex : modèles IFV, BSV Alsace), et d’observations de terrain fine. Cela permet de traiter uniquement quand le risque existe vraiment, et non par habitude.
  • Fractionnement des doses : Plutôt que des traitements « lourds » peu espacés, multiplier les passages à très faible dose, au plus près de la météo et du cycle végétatif, permet de rester sous les seuils de la règlementation tout en conservant l’efficacité (Source : Guide Vins et Vigne Bio 2022, Chambres d’Agriculture).
  • Choix de formulations « optimisées » : Utiliser du cuivre sous forme de bouillie bordelaise micronisée, de cuivre tribasique ou d’oxychlorure permet d’adapter la rémanence et la rapidité d’action selon les besoins précis.

2. Renforcer la résistance naturelle de la vigne

  • Choix des cépages et porte-greffes : En Alsace, l’arrivée de variétés dites « résistantes » (PIWI) comme le Souvignier gris, le Muscaris ou le Cabernet blanc permet une vraie réduction du cuivre, car leur génétique intègre la résistance à l’oïdium ET au mildiou. Certaines parcelles expérimentales sont tombées sous les 1 kg/ha/an sur plusieurs années d’affilée (Source : Observatoire Viticole Alsacien, 2023).
  • Soins à la plante : La biodynamie préconise des préparations spécifiques (tisanes de prêle, décoctions d’osier, silice pulvérisée) pour stimuler les défenses naturelles et « vitaliser » la plante. Leur efficacité n’est pas homogène mais des essais menés en 2022 en Alsace montrent une diminution de la fréquence des attaques de 10 à 20 % selon les parcelles traitées avec ce type de préparations (Source : Association Bio de la Vallée Noble).

3. Soigner la conduite du vignoble

  • Aération de la végétation : La taille, l’effeuillage manuel, l’entretien du palissage favorisent la circulation de l’air, réduisant l’humidité sur les grappes et donc le risque d’infection. Cela peut faire la différence lors d’un orage estival soudain !
  • Gestion du sol : Les couverts végétaux, le compost, le maintien d’une vie biologique active permettent d’absorber plus durablement le cuivre résiduel et de limiter son lessivage.

Alternatives au cuivre : l’état actuel des recherches

Personne n’a trouvé « le » remplaçant miracle au cuivre. Il existe toutefois des pistes prometteuses, parfois utilisées en complément, rarement en substitution complète. Tour d’horizon :

  • Phosphonates de potassium : longtemps perçus comme la solution, ces produits restent interdits en agriculture biologique depuis 2013 (ils sont classés comme produits de synthèse par l’Europe).
  • Thés de compost oxygénés, extraits d’algues, huiles essentielles : de multiples expérimentations sont menées, notamment en Suisse et en Allemagne (Agroscope, 2022). Leur efficacité partielle, leur instauration technique parfois complexe et leur manque d’homologation freinent leur adoption à grande échelle. Ils permettent de réduire de 0,2 à 1 kg/ha/an la dose de cuivre (selon les essais 2022-2023).
  • Biocontrôle : L’usage d’agents de biocontrôle (action préventive via micro-organismes antagonistes, éliciteurs…) progresse. L’Association des Vignerons Bio d’Alsace signale en 2023 que les biocontrôles peuvent couvrir 20 à 40 % de la stratégie de traitement sur certaines années (pour les producteurs engagés à fond).
  • Lait écrémé, bicarbonate de potassium, propolis : Diverses substances naturelles sont homologuées en France mais elles ont, pour l’instant, plus d’effet face à l’oïdium qu’au mildiou.

La recherche avance vite : la création de nouveaux cépages résistants et le perfectionnement des préparations naturelles donneront, à moyen terme, plus de liberté face aux aléas climatiques croissants.

Une viticulture en mouvement, entre impératifs écologiques et continuité du terroir

Rationaliser l’usage du cuivre, c’est penser un équilibre fragile entre la protection de la récolte – dont dépendent les revenus de toute une filière – et la transmission d’un patrimoine naturel vivant.

  • Le Parlement européen a confirmé en novembre 2023 le maintien des restrictions, tout en ouvrant la voie à une recherche accélérée sur les cépages résistants (« PIWI ») et sur l’homologation d’alternatives naturelles.
  • Près de 1 vigneron alsacien sur 20 travaille aujourd’hui quelques rangs en PIWI, et des chais collectifs expérimentent chaque année entre 5 et 10 alternatives au cuivre. La dynamique est forte : en 2022, 14 % de la surface alsacienne en bio a utilisé moins de 2 kg/ha/an (Source : Observatoire Viticole Alsacien).
  • Enfin, les échanges avec les consommateurs (portes ouvertes, dégustations, visites pédagogiques) montrent un intérêt accru du public pour ces questions, notamment sur la compréhension des contraintes liées aux pathogènes, et sur la nécessité de composer, année après année, avec le vivant.

Dans cette grande transition, les viticulteurs alsaciens puisent, dans l’histoire et la multiperspective de leur terroir, l’énergie nécessaire pour repenser la protection de la vigne, doser au plus juste le cuivre, et ouvrir la voie à une agriculture plus résiliente. La réduction du cuivre n’est plus une option : c’est un chemin collectif, exigeant, déjà bien engagé sur les coteaux d’Alsace et qui promet de beaux défis humains, techniques… et sensoriels pour les prochaines années.

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