Moins de cuivre et de soufre : les nouvelles pistes pour une viticulture bio plus vertueuse

18 janvier 2026

Le dilemme du cuivre et du soufre en viticulture biologique

Depuis le XIXe siècle, cuivre et soufre sont les piliers de la lutte contre les maladies fongiques de la vigne – respectivement le mildiou et l’oïdium. Utilisés à grande échelle en agriculture biologique parce qu’ils sont naturels et efficaces, ils posent néanmoins des questions environnementales et agronomiques majeures. La toxicité du cuivre pour les organismes vivants du sol et les problèmes de pollution chronique inquiètent. Quant au soufre, bien qu’il se dégrade plus rapidement, il peut affecter la flore auxiliaire et, en cas d’usage excessif, la santé humaine.

Pourtant, rares sont les solutions homologuées pour remplacer ces molécules fondamentales. Comment, alors, réduire leur usage sans renoncer à la production de raisins sains et à l’intégrité du vignoble ?

Le cuivre et le soufre : l’essentiel à savoir sur leur usage

  • Le cuivre : autorisé à hauteur de 4 kg/ha/an en moyenne glissante sur cinq ans en viticulture bio européenne (source : Règlement européen 2018/1981), le cuivre s’accumule dans le sol et peut freiner la vie microbienne, affecter certains insectes utiles et, à long terme, menacer l’équilibre biologique des terroirs.
  • Le soufre : utilisé principalement sous forme de soufre mouillable ou de poudre, efficace contre l’oïdium, il est peu rémanent mais présente des risques pour les populations d’acariens prédateurs et, en fortes concentrations, peut irriter l’applicateur.

Dans le contexte climatique actuel, avec des épisodes pluviométriques erratiques et une pression fongique imprévisible, limiter l’usage de ces produits est un défi technique mais aussi une préoccupation environnementale et sociétale.

Les innovations du vignoble : pistes concrètes pour limiter l’usage du cuivre et du soufre

1. Sélection variétale et résistances naturelles : les cépages PIWI

Adoptés par un nombre croissant de vignerons désireux de réduire radicalement la protection phytosanitaire, les cépages dits « PIWI » (Pilzwiderstandsfähig ou résistants aux maladies cryptogamiques) sont issus de croisements entre Vitis vinifera et espèces résistantes comme V. riparia ou V. amurensis. En Alsace, de plus en plus de parcelles voient pousser du Souvignier gris, du Muscaris ou du Johanniter.

  • Selon l’INRAE, l’introduction de ces variétés permet jusqu’à -80 % de traitements fongicides par rapport à un sylvaner ou un riesling classique. Certains domaines alsaciens, comme la Maison Motzheim, ont réduit de plus de moitié l’emploi du cuivre en adoptant 25 % de PIWI sur leur surface !
  • Reste cependant la question de l’adaptation des profils aromatiques de ces cépages aux attentes des consommateurs et de leur place dans l’appellation : l’INAO ne les autorise pas encore dans tous les cahiers des charges AOC, freinant leur diffusion.

2. Formulations de cuivre à moindre dose et biocontrôle associé

Les recherches agronomiques s’orientent vers des formulations de cuivre à plus faible dose, associées à d’autres moyens de défense :

  • Formes “nano” et complexes cuivre-protéines : diminuer la quantité totale appliquée en optimisant la biodisponibilité du produit. À l’INRAE de Colmar, des essais avec le cuivre complexé ont montré une diminution des doses de plus de 30 % sans perte d’efficacité (source : Vignes et Vins, septembre 2022).
  • Biocontrôle : l’association du cuivre à des stimulateurs de défenses naturelles (SDN) comme l’argile, le bicarbonate de potassium, ou certains extraits végétaux (ortie, prêle, propolis) permet de renforcer la résistance du végétal. Selon Vitinnov, site expérimental bordelais, il est possible de descendre sous la barre des 2 kg/ha/an dans de bonnes conditions.

Ajoutons la synergie avec des micro-organismes antagonistes, comme Bacillus subtilis ou Pythium oligandrum, qui colonisent la surface foliaire et concurrencent les champignons pathogènes. Malgré des résultats encore variables en pleine campagne, ces techniques permettent de réduire la fréquence et les doses des traitements.

3. Réglage du matériel et optimisation des pratiques

L’innovation ne concerne pas que le produit, mais aussi la façon de l'appliquer :

  • Atomiseurs à panneaux récupérateurs : expérimentés dans plusieurs vignobles alsaciens (source : CIVA), ils récupèrent jusqu’à 35 % du produit non déposé sur les feuilles, diminuant le gaspillage et la pollution des abords de la parcelle.
  • Micropulvérisation : grâce à un réglage plus fin du matériel, la fragmentation des gouttelettes et la réduction du volume d'eau utilisée améliorent la couverture et diminuent le run-off.
  • Outils d’aide à la décision (OAD) : le recours à des stations météo connectées et à la modélisation du risque permet de mieux cibler les périodes critiques, limitant les interventions au strict nécessaire.

Un exemple parlant : dans le vignoble du domaine Kreydenweiss, le suivi météo ultra-localisé et les OAD ont permis de réduire le nombre de passages au cuivre de 8 à 4 lors du millésime 2021, année pourtant marquée par une forte pression mildiou.

Améliorer la vigueur et l’équilibre naturel de la vigne

Une plante saine résiste mieux aux stress biologiques. Plusieurs méthodes d’agroécologie participent à la diminution des besoins en fongicides :

  • Composts et tisanes : renforcer l’immunité naturelle de la vigne grâce aux tisanes de prêle, décoctions d’ail ou extraits fermentés d’ortie. Certaines études (source : ITAB) suggèrent une baisse de 10 à 25 % de l’incidence de l’oïdium grâce à l’application régulière de tisanes, combinée au soufre.
  • Travail du sol, enherbement réfléchi : la diversité végétale et la vie microbienne intense dans le sol favorisent des plantes moins sensibles aux attaques. En Alsace, le maintien d’un hiver couvert d’engrais verts limite la vigueur excessive de la vigne, souvent plus sujette aux maladies.
  • Taille douce et équilibre des rendements : une vigne bien conduite, aérée, avec des grappes espacées, reçoit mieux les traitements et limite la propagation des champignons.

On assiste ainsi à un ré-apprentissage du métier, où l’observation fine du végétal et du climat se substitue à la logique du “traitement préventif systémat ique”.

Retours d’expérience en Alsace et ailleurs

L’Alsace, grâce à la diversité de ses microclimats et la tradition de l’agriculture biologique (près de 21 % du vignoble certifié en 2022, source : Agence Bio), offre un terrain privilégié d’expérimentation. Des domaines comme Beck-Hartweg à Dambach-la-Ville privilégient le soufre micronisé, l’extrait de prêle et le cuivre à la dose minimale possible, en s’appuyant sur une observation journalière de la parcelle.

Plus au sud, le Mas de Libian (Ardèche) ou le domaine La Soufrandière (Bourgogne) témoignent que, sur le long terme, la réduction drastique du cuivre est possible (<2 kg/ha/an), pour autant que la stratégie globale soit repensée : sélection des parcelles, choix des clones, densité de plantation, tout est à revoir.

La Fédération Internationale des Vins Bio (FIVB) rappelle toutefois que les « années à forte pression demandent de l’agilité et une capacité à jongler entre différentes solutions, sans jamais sacrifier la qualité des raisins. »

Perspectives : accélérer la transition, conjuguer savoir-faire et recherche

Si la route vers une viticulture “sans cuivre ni soufre” est encore longue, les innovations récentes laissent entrevoir des scénarios crédibles de réduction majeure d’ici dix ans. Le développement rapide des biocontrôles, le progrès de la génétique (cépages PIWI 2ème et 3ème génération) et l’appui des OAD ouvrent de nouveaux horizons.

Mais la réussite tiendra aussi à la transmission du savoir vigneron, à la capacité à parler, échanger, ajuster, et à sortir d’une logique purement curative. L’attente sociétale d’une viticulture « propre » et la montée des aléas climatiques ne laissent pas d’autre choix : inventer, expérimenter, partager, pour que la bio d’aujourd’hui devienne la référence de demain.

Pour aller plus loin :

  • Vitinnov : Innovations techniques en viticulture bio
  • INRAE, « Les nouveaux cépages résistants aux maladies de la vigne »
  • ITAB, Fiches pratiques biocontrôle
  • CIVA : Suivi expérimental des alternatives au cuivre en Alsace

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