Plantes et tisanes naturelles : protéger la vigne autrement

30 décembre 2025

Pourquoi recourir aux tisanes de plantes dans la vigne ?

Les tisanes ne remplacent pas tous les traitements, mais elles deviennent, dans certains contextes, une ligne de défense efficace et complémentaire contre des maladies telles que le mildiou, l’oïdium ou le black rot. Leur usage relève autant d’une logique de prévention que de soutien aux défenses naturelles de la vigne (concept d’induction de résistance).

  • Diminuer l’emploi du cuivre et du soufre : limité par la réglementation en bio, le cuivre (max. 4 kg/ha/an en moyenne sur 7 ans selon la réglementation européenne) doit être économisé [Source : Ministère de l'Agriculture]. Les tisanes aident à renforcer ce “bouclier”.
  • Stimuler la vitalité de la plante : certaines plantes boostent l’immunité du végétal sans agir directement sur le pathogène (principe d’élicitation).
  • Respecter l’environnement et la biodiversité : ces préparations limitent la pollution des sols et des ressources en eau.
  • Faire vivre une tradition et des savoirs locaux : longtemps pratiquées de façon empirique, les tisanes connaissent aujourd’hui un vrai retour en grâce, validé par l’expérimentation terrain et des tests de laboratoire (INRAE, chambres d’agriculture, réseau FNAB...)

Les maladies de la vigne ciblées par les tisanes

Dans le contexte alsacien, trois grandes maladies fongiques menacent régulièrement la vigne :

  • Mildiou (Plasmopara viticola) : arrive dès le printemps, surtout après des pluies et avec des températures autour de 20°C.
  • Oïdium (Erysiphe necator) : apprécie la chaleur sèche et s’attaque à toutes les parties vertes, causant un feutrage blanc.
  • Black rot (Guignardia bidwellii) : un champignon de plus en plus présent en Alsace, avec des dégâts notables sur grappes et feuilles.

Deux autres problématiques intéressent aussi les préparations végétales : le stress oxydatif (UV, sécheresse) et la prévention de certains parasites (acariens, cicadelles).

Panorama des plantes stars des tisanes anti-maladies de la vigne

La prêle des champs (Equisetum arvense)

Championne toutes catégories, la prêle est riche en silice (jusqu’à 10 % de sa masse sèche), substance connue pour renforcer les parois cellulaires de la vigne et limiter la pénétration des champignons pathogènes.

  • Effet : prévention du mildiou, de l’oïdium et du black rot par effet stimulant et antifongique léger
  • Récolte : jeunes pousses avant la floraison, de mars à juin, idéalement en zone non traitée
  • Préparation : décoction (faire bouillir 100 g de prêle sèche dans 10 l d’eau pendant 20 à 30 min)
  • Application : en pulvérisation foliaire, diluée à 10 %, tous les 7 à 10 jours en période à risque, voire après une forte pluie
Études INRAE 2017-2020 : baisse de la pression mildiou de 25 à 40 % dans les essais sans cuivre (source : INRAE Colmar, 2020).

L’ortie (Urtica dioica)

Plus connue comme stimulateur de croissance (purin), l’ortie en tisane a aussi une action indirecte sur les maladies, en raison de sa richesse en minéraux (fer, azote, silice) et en acide formique.

  • Effet : favorise la vigueur, améliore la résistance globale de la vigne, action préventive
  • Utilisation : en infusion (100 g de feuilles fraîches/litre d’eau chaude, infuser 12 h), ou en macération courte (purin d’ortie 24-48h)
  • Application : dilution à 5 à 10 %, pulvérisation foliaire lors de la reprise de végétation et jusqu’à la floraison

Son action contre le mildiou et l’oïdium reste surtout indirecte mais vérifiée de façon empirique (source : Guide ITAB, 2018 : ITAB).

L’ail (Allium sativum)

Petite révolution dans le vignoble, l’ail concentre des composés soufrés naturels (allicine, ajoène) réputés pour leur effet antifongique et antibactérien.

  • Effet : inhibition du développement de certains champignons (mildiou, oïdium), action assainissante du feuillage
  • Préparation : décoction (faire bouillir 500 g d’ail haché dans 10 l d’eau, puis laisser infuser 12-24 h)
  • Application : pulvérisation après dilution à 5-10 %, particulièrement en météo chaude et humide

Essais IFV 2019 : dédoublement du délai d’arrivée des premières taches de mildiou par rapport au témoin (source : Institut Français de la Vigne et du Vin).

La consoude (Symphytum officinale)

Souvent réservée au verger ou au potager, la consoude fait son entrée dans la vigne grâce à ses atouts : richesse en potasse, en bore et en allantoïne (cicatrisant naturel).

  • Effet : stimule la cicatrisation, favorise la photosynthèse, réduit les stress (gel, grêle...)
  • Infusion : 1 kg de feuilles dans 10 litres d’eau infusées 24h, puis pulvé foliaire diluée à 10 %

Intéressant en post-grêle ou après un épisode de gel. Quelques essais alsaciens montrent une production de biomasse accrue et une meilleure récupération de la vigne.

La fougère aigle (Pteridium aquilinum)

Recommandée surtout contre les insectes ravageurs (cicadelles, acariens, tordeuses), la fougère agit aussi indirectement sur la résistance aux maladies.

  • Effet : répulsif, stimulant, favorise l’équilibre biologique
  • Préparation : purin de fougère (macération 1 kg de fougère/litre d’eau, 3 à 4 jours)
  • Application : dilué à 10 %, en pulvérisation avant le débourrement

La biodiversité retrouvée dans certaines parcelles traitées à la fougère a été étudiée à l’INRAE Nancy-Grand Est (voir "Le végétal au service de la vigne", ouvrage collectif, 2020).

D’autres plantes en test ou à suivre

  • Camomille matricaire : apaisante, bénéfique en application sur les plaies ou après la taille
  • Achillée millefeuille : améliore la résistance générale, utilisée en biodynamie
  • Saule : extrait riche en salicyline, stimule l’auto-défense

Des études sont en cours pour valider le potentiel de plantes locales comme la luzerne, la menthe poivrée ou même le sureau noir.

Quelques recettes pratiques et conseils de préparation

Plante Mode de préparation Dosages courants Fréquence d’utilisation
Prêle Décoction 100g/L sec ou 1kg/10L frais 7-10 jours
Ortie Infusion ou purin 1kg/10L (frais) 10-15 jours
Ail Décoction 500g/10L 7 jours
Consoude Infusion 1kg/10L après stress, 1 ou 2 passages
Fougère Purin 1kg/10L début de saison

Quelques recommandations importantes :

  • Respecter les dosages : éviter la phytotoxicité, même avec des produits naturels
  • Appliquer tôt le matin : lorsque la rosée est encore présente, l’adhérence et la pénétration sont meilleures
  • Utiliser de l’eau de bonne qualité : sans chlore, ni calcaire excessif
  • Filtrer soigneusement : pour éviter de boucher les buses du pulvérisateur !
  • Alterner les plantes et les modes d’action : pour stimuler au mieux les défenses naturelles de la vigne

Retour d’expériences et recherche : quelle efficacité pour ces tisanes ?

Les résultats obtenus avec les tisanes de plantes dépendent fortement du contexte climatique, du cépage, de la pression pathogène et de la régularité des applications. Aucune tisane n’offre de solution miracle, mais combinées à des pratiques agronomiques favorables (désherbage mécanique, entretien du sol vivant, choix de variétés résistantes), elles permettent très souvent de :

  • Réduire l’usage du cuivre de 20 à 40 % sur l’année selon les essais de la Chambre d’agriculture du Bas-Rhin, 2021
  • Améliorer l’état sanitaire du feuillage malgré une forte pression fongique (constats INRAE Colmar, 2019-2022)
  • Stimuler la biodiversité utile autour de la vigne (auxiliaires, pollinisateurs)

Des études complémentaires sont menées depuis 2022 en Alsace pour mesurer scientifiquement l’impact sur le taux de résidus de cuivre dans le sol. Les premiers résultats sont prometteurs, notamment en biodynamie, où la diversité botanique des tisanes (3 à 5 espèces par an) montre la meilleure résilience de la vigne face aux infections répétées.

Pistes d’avenir et inspirations d’ici et d’ailleurs

La transmission de ces recettes ne relève plus du secret de famille : des réseaux comme "Vignerons en Développement Durable" ou le projet européen BPIE (BioProtection in European Vineyards) publient régulièrement des comptes rendus d’expérimentation et des fiches pratiques utilisables par tous (voir : bioprotection.eu).

Dans certains secteurs d’Alsace, des groupes d’agriculteurs s’organisent en CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole) pour mutualiser la collecte de plantes sauvages et le matériel d’extraction (extrait d’ail, unités mobiles de décoction).

De nouvelles approches émergent, avec l’introduction de plantes “compagnonnes” cultivées entre les rangs, afin de produire sur place la matière première des tisanes. À Mittelbergheim, un groupe de jeunes vignerons teste l’association de la luzerne pour attirer les auxiliaires et limiter les adventices, tout en préparant des extraits fermentés pour les traitements foliaires.

L’enjeu pour les années à venir : gagner en précision sur les dosages et les associations de plantes, tout en poursuivant la sélection de cépages naturellement tolérants ou même “fongistop” (programme INRAE 2023).

La vigne alsacienne s’offre un beau terrain d’expérimentation pour conjuguer biodiversité, savoir-faire artisanal et respect du terroir. Renouer avec ces pratiques, c’est aussi renouer avec les origines profondes d’une viticulture enracinée dans le vivant.

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