Préserver le terroir : agir contre l’érosion des sols en viticulture biologique

9 septembre 2025

Pourquoi l’érosion menace-t-elle particulièrement les sols viticoles ?

La vigne, qu’on pense rustique, ne fait pas exception face à l’érosion. Plusieurs facteurs en font un cas d’école :

  • Plantée en rangs espacés, elle expose des bandes de terre souvent battues par les pluies.
  • Ses racines, en profondeur, peinent parfois à maintenir les horizons superficiels du sol.
  • Les opérations culturales (labour, passages d’engins) déstructurent l’agrégation naturelle des particules, surtout si elles sont répétées sur sol humide.
  • Le réchauffement climatique intensifie les épisodes de pluies orageuses, accentuant la perte de terre par ruissellement : dans le Grand Est, le facteur d’érosion des pluies a augmenté de près de 20 % en 30 ans (source : IRSTEA).
Les chiffres sont éloquents : on estime qu’en Europe, la viticulture arrive juste derrière l’arboriculture et le maïs dans les cultures les plus exposées à l’érosion (Ministère de l'Agriculture). Certaines parcelles du vignoble alsacien ont perdu jusqu’à 1 cm de terre arable par an suite à l’épisode de grêle de 2018 (source : Chambres d’Agriculture Alsace).

Au-delà du paysage, l’érosion détériore durablement la fertilité, exporte les nutriments ainsi que la microfaune essentielle à la vie du sol, et participe à la pollution des rivières par lessivage.

Adapter les itinéraires culturaux : enherbement, paillage… ou diversité végétale ?

L’enherbement : l’allié traditionnel… mais pas miracle

En agriculture biologique, l’enherbement entre les rangs fait figure d’incontournable. L’INRAE a montré qu’un enherbement permanent sur 100 % de l’interrang peut réduire l’érosion de 80 % par rapport à une parcelle nue ! Les racines stabilisent la couche arable, l’eau s’infiltre mieux, et la biodiversité explose : papillons, carabes, abeilles solitaires retrouvent leur place.

Pourtant, la mise en œuvre réclame discernement :

  • Sur les parcelles caillouteuses ou très séchantes (exemple du Kaefferkopf, à Ammerschwihr), un enherbement mal géré peut conduire à une forte concurrence hydrique, nuisant à la vigueur de la vigne.
  • La sélection des espèces est essentielle : le ray-grass annuel est vite étouffé en été, tandis que le trèfle incarnat ou la fétuque apportent à la fois couverture dense et apport azoté.
  • L’alternance un rang sur deux reste parfois privilégiée, surtout sur les terres profondes, pour maintenir un compromis entre lutte contre l’érosion et rendement.

Sols couverts ou paillés : des pratiques à redécouvrir

L’utilisation de paillis organiques (compost, paille de céréale, résidus de tonte) offre un complément précieux là où l’herbe peine à s’installer, comme sur les jeunes plantations. Un tapis de 4 à 8 cm permet de limiter le ruissellement, freiner la germination des adventices et relancer la vie microbienne. Depuis 2020, plusieurs domaines alsaciens testent le paillage bois raméal fragmenté (BRF), qui agit durablement contre l’impact direct des pluies (MABD).

Certains retours d’expérience invitent cependant à la modulation : un apport trop massif peut acidifier localement le sol, ou freiner le démarrage au printemps. D’où l’importance de bien adapter les doses et d’observer la dynamique locale.

Refaire du sol un écosystème vivant : structuration et fertilité

Limiter le travail du sol : des bénéfices sous-estimés

En viticulture bio, le labour superficiel ou l’aéro-bêchage sont souvent préférés au désherbage chimique. Mais chaque passage effiloche les agrégats du sol et favorise la battance. Plusieurs études menées par l'INRAE Mulhouse confirment que passer de 4 à 2 passages annuels de cultivateur diminue le risque d’érosion de 50 %, à condition de ne pas tasser les sols avec du matériel lourd : la compaction aggrave en effet le ruissellement.

L’agriculture de conservation fait son entrée (encore rare en Alsace), proposant couverture permanente du sol, non-labour, et restitution maximale de la biomasse contextuelle. L’adoption de ces techniques demande une curiosité constante et des essais adaptés à chaque terroir.

Gestion des apports organiques : nourrir la structure

Les apports de compost, de fumier pailleux, ou d’infusions biodynamiques (préparations 500, etc.) n’agissent pas seulement sur la nutrition de la vigne. Ils améliorent la stabilité structurale du sol, favorisent la formation d’agrégats ~ cette “maçonnerie naturelle” qui résiste au ruissellement.

  • On considère qu’augmenter la matière organique de 1 % peut tripler le volume d’eau infiltrée par heure (source : Agronomie, INRAE 2022).
  • L’effet de la matière organique se mesure aussi sur la microfaune : vers de terre, collemboles, mycorhizes… tous ces alliés travaillent gratuitement à la cohésion du sol.
Là encore, l’observation régulière permet d’ajuster les apports, pour éviter les excès de nutriments susceptibles d’être lessivés.

Aménagements et infrastructures : composer avec le paysage

Talus, haies et fascines : le génie rural remis au goût du jour

Faire de l’érosion une opportunité d’intégrer le paysage viticole : c’est le pari de nombreuses exploitations bio en zones de coteaux. Depuis les années 2010, plusieurs vignerons alsaciens réhabilitent les talus enherbés pour intercepter la terre en fuite. Selon les Chambres d’Agriculture :

  • Un talus de 1 mètre de haut, pour 20 m de linéaire en bas de pente, peut capter jusqu’à 17 tonnes de sédiments/an/ha lors d’évènements pluvieux extrêmes.
  • Les fascines de branches tressées, autre technique d’ingénierie douce, aident à freiner l’eau tout en favorisant la biodiversité.

L’implantation de haies champêtres (aulne, cornouiller, viorne) combine lutte contre l’érosion, corridor écologique, brise-vent et régulation naturelle des ravageurs. En Alsace, plus de 8 km de haies ont été plantés ou restaurés de 2018 à 2023 avec le soutien de l’Agence de l’Eau Rhin-Meuse.

Rigoles et herbacées : guider plutôt que contenir

Quand l’érosion devient structurelle, canaliser les eaux de ruissellement par des rigoles enherbées ou des bandes en jachère florale réduit la vitesse d’écoulement et permet l’épuration naturelle des matières emportées. L’expérience du Domaine Jean-Paul Schmitt à Scherwiller a montré qu’après la création de 100 mètres de bandes tampon enherbées, la turbidité de l’eau exfiltrée avait diminué de 70 % après deux saisons pluvieuses.

Le facteur humain : anticiper, apprendre, partager

Aucune technique n’est efficace sans l’engagement du vigneron. Trois leviers humains font la différence :

  1. Anticiper les événements climatiques extrêmes : surveiller la météo, cartographier les zones à risque, intervenir rapidement après un orage pour réparer les dégâts…
  2. Former et partager les pratiques : les groupes DEPHY en Alsace démontrent que l’échange entre pairs permet d’identifier plus vite les signes avant-coureurs d’érosion et de mutualiser les bonnes idées.
  3. Mesurer l’effet de ses actions : réaliser des notations de la stabilité structurale, suivre la densité des vers de terre, ou simplement prendre des photos après chaque gros orage pour documenter l’évolution du terrain.
Des outils simples à mettre en œuvre, mais qui changent la perspective et mobilisent l’intelligence collective.

Perspectives : entre exigence agronomique et créativité viticole

Face à l’intensification des aléas climatiques, la lutte contre l’érosion des sols impose à la viticulture bio de se réinventer sans cesse. Les solutions présentées sont toutes adaptables au terroir, à l’histoire de chaque parcelle, aux objectifs du vigneron : il n’existe pas de recette universelle. Allier couverture végétale, retour de la haie, amendements organiques soignés, et réflexion sur les itinéraires culturaux s’avère la meilleure réponse. Surtout, la préservation du sol n’est pas qu’une question de techniques : elle est le fruit d’un dialogue sensible entre nature, paysage et gestes humains. Car derrière chaque centimètre de terre sauvé, c’est toute la richesse du vin d’Alsace, et son incroyable diversité, que l’on protège.

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