Insectes auxiliaires : alliés naturels de la viticulture biologique en Alsace

31 août 2025

Auxiliaires, mais indispensables : qui sont ces insectes ?

Véritables ouvriers de l’ombre, les insectes auxiliaires rassemblent l’ensemble des espèces entomologiques qui, par leur activité, limitent naturellement les ravageurs de la vigne, favorisent la pollinisation ou contribuent à la fertilité du sol. Parmi les milliers d’espèces observées en France (l’INRAE estime leur nombre à plus de 27 000), certaines ont gagné une place centrale dans la stratégie des vignerons bio alsaciens.

  • Coccinelles : larves et adultes dévorent les pucerons à raison de plusieurs dizaines par jour.
  • Chrysopes : « lions verts » dont les larves s’attaquent aussi bien aux pucerons qu’aux acariens ou à de jeunes chenilles.
  • Syrphes : mouches aux allures de guêpes, mais remarquables auxiliaires pour contrôler les colonies de pucerons.
  • Carabes et staphylins : prédateurs de sol, grands consommateurs d’œufs et de larves de ravageurs comme les vers de la grappe (eudémis).
  • Guêpes parasitoïdes : pondent dans les œufs ou larves de ravageurs et stoppent ainsi les cycles de population.
  • Abeilles (sauvages et domestiques) et bourdons : essentiels à la pollinisation, notamment dans les couverts végétaux menés sous les rangs de vigne.

D'après une étude de l’INRAE Colmar, il n’est pas rare d’observer plus de 80 espèces entomologiques distinctes sur un hectare de vigne conduite en agriculture biologique – un chiffre qui chute à une vingtaine seulement en conventionnel fortement traité (source : INRAE Colmar, programme VITINBIO 2022).

Régulateurs naturels des ravageurs : un équilibre subtil

Les insectes auxiliaires sont les principaux “régulateurs biologiques”. En s’attaquant naturellement aux populations de pucerons, acariens, cicadelles et autres ennemis de la vigne, ils préservent l’équilibre du vignoble sans nécessité d’interventions chimiques.

  • Pucerons : cible de plus d’une douzaine d’insectes auxiliaires. Une coccinelle adulte peut en consommer près de 100 par jour ; une larve de chrysope jusqu’à 200 en une semaine (source : OPIE - Office pour les insectes et leur environnement).
  • Acariens : notamment régulés par certaines espèces de typhlodromes (acariens prédateurs), leur activité évite le développement de deutérotynchus et tétanychus, nuisibles redoutés en Alsace.
  • Eudémis et cochylis (vers de la grappe) : carabes, staphylins et guêpes parasitoïdes limitent leurs populations en s’attaquant aux œufs et jeunes larves.
  • Pyrales et cicadelles : dont les pullulations sont bridées par l’action conjointe des auxiliaires, réduisant significativement les attaques sur les feuilles et baies.

La clé, c’est le maintien du maillage vivant au sein de la parcelle. L’expérience du domaine Trapet à Riquewihr a montré qu’après cinq ans de conversion au bio, les traitements contre les pucerons sont passés de quatre à un seul par campagne, le tout grâce à la présence accrue de coccinelles et syrphes (selon “La Vigne Bio en Alsace”, Édito, 2021).

Un soutien à la pollinisation et à la biodiversité florale

Moins connu en viticulture (la vigne étant autogame), le rôle des insectes pollinisateurs reste fondamental, notamment pour la diversité végétale dans et autour des vignes. Les abeilles, bourdons et autres pollinisateurs profitent du maintien de couverts fleuris : orties blanches, trèfles, vesces et lotier, qui enrichissent l’écosystème.

  • Pollinisation croisée : favorisée par la présence d’insectes, elle améliore la fertilité des plantes accompagnatrices et donc la porosité biologique des sols.
  • Refuge pour auxiliaires : ces fleurs offrent abris et nourriture à nombre d’auxiliaires, qui y trouvent pollen et nectar au printemps et en été, prolongeant leur activité dans la saison.
  • Augmentation des rendements associés : selon AgroParisTech, l’intégration de biodiversité florale autour des vignes augmente de 12 à 18% la production d’auxiliaires observés en saison (source : AgroParisTech, 2020).

Les pratiques viticoles favorisant la présence des auxiliaires

La richesse du vivant dans la vigne n’a rien du hasard : elle résulte d’efforts constants des vignerons pour aménager un environnement accueillant. Plusieurs pratiques sont désormais incontournables en bio :

  • Implantation de haies champêtres et de bandes fleuries en bordure et au sein des parcelles.
  • Semis de couverts végétaux diversifiés entre les rangs : luzerne, sainfoin, trèfle incarnat, vesce…
  • Réduction du travail du sol aux passages strictement nécessaires, pour ménager galeries et microhabitats.
  • Absence totale ou très limitée d’insecticides (même bio), pour préserver l'ensemble de la chaîne alimentaire du vignoble.
  • Installation de nichoirs à insectes et hôtels à auxiliaires, favorisant la nidification naturelle.

La Chambre d’Agriculture d’Alsace note que sur les vignes menées sans insecticides de synthèse depuis plus de 7 ans, la diversité d’auxiliaires peut doubler, traduisant la rapidité de colonisation des “zones refuges” (source : Chambre d’Agriculture, Rapport Viticulture 2021).

Exemples concrets en Alsace

  • À Mittelbergheim, la bande enherbée permanente installée depuis 2015 sur une parcelle grand cru Zinnkoepflé a permis la présence d’au moins 20 espèces supplémentaires d’auxiliaires par rapport à la bande travaillée voisine (source : Observatoire Biodiversité, 2021).
  • Le domaine Binner à Ammerschwihr a testé l’alternance fauché-repiqué dans ses bandes fleuries, ce qui a conduit à une hausse de 30% du nombre de coccinelles observées à la mi-juin.

Les limites et challenges de la régulation naturelle

Si les insectes auxiliaires sont de formidables alliés, l’équilibre reste fragile. Certaines années, leur action s’avère insuffisante lors de pullulations exceptionnelles (hivers doux, printemps précoce…), obligeant le recours à des traitements même en bio (notamment pyrèthre ou savon noir).

Le risque vient également de pratiques voisines non vertueuses. La dérive de traitements chimiques sur des parcelles limitrophes peut réduire drastiquement les populations d’auxiliaires – c’est ce qu’a montré l’Observatoire National de la Biodiversité en 2020, notant une baisse de moitié des populations de syrphes sur les parcelles proches de cultures céréalières conventionnelles.

Enfin, la lutte biologique n’est vraiment durable que si elle s’inscrit dans une gestion globale du vignoble (sols vivants, équilibre flore/faune, rotations d’enherbement etc.). Le label AB seul ne garantit pas la présence ou l’efficacité des auxiliaires : c’est l’ensemble du système paysager qui doit être pensé comme un réseau de vie.

Pistes pour renforcer le rôle des insectes auxiliaires à l’avenir

La recherche alsacienne et nationale explore de multiples leviers pour valoriser encore davantage le rôle des insectes auxiliaires en viticulture bio :

  • Pilotage numérique : capteurs connectés et applications smartphone pour cartographier en temps réel la présence d’auxiliaires, un projet pilote mené en 2022 à Bergheim par l’Université de Strasbourg (voir https://www.inrae.fr/actualites/vignes-connectees-auxiliaires) ;
  • Itinéraires techniques “zéro phyto” : développement de nouvelles formes d’enherbement permanent et de taille douce, qui favorisent la ponte et la survie des espèces prédatrices ;
  • Réseaux de refuges intégrés : création de corridors écologiques reliant différentes parcelles, pour permettre le déplacement des populations d’auxiliaires même en cas de traitements sur une zone précise.

D’après les dernières données (INRAE, rapport “Ecophyto 2023”), l’augmentation de la diversité floristique sur moins de 10% de la surface peut suffire à doubler les populations d’auxiliaires au bout de trois saisons, à condition de limiter les perturbations majeures (labours profonds, traitements non sélectifs).

L’avenir du vignoble bio passe par ses “petites mains”

Favoriser insectes auxiliaires, c’est soigner la complexité du vivant et faire du vignoble un écosystème complet, résilient et beau. Chaque haie, chaque bande fleurie, chaque choix d’intervention pèse directement sur la vigueur ou la fragilité de ce réseau subtil. Le visage du vignoble alsacien de demain se dessinera dans la capacité à conjuguer création de biodiversité et excellence des vins, avec l’appui silencieux des auxiliaires, qui incarnent l’essence d’une viticulture respectueuse des origines et des pratiques durables.

Pour aller plus loin :

  • INRAE – publications sur les auxiliaires et la viticulture bio
  • Chambre d’Agriculture d’Alsace – brochures techniques biodiversité
  • OPIE – Office pour les insectes et leur environnement
  • Observatoire National de la Biodiversité – Bulletin 2020

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