Redécouverte des cépages oubliés : un nouvel élan pour la viticulture bio en Alsace

17 mars 2026

Depuis quelques années, la viticulture biologique en Alsace et ailleurs contribue activement à remettre en lumière des cépages longtemps abandonnés. Cette dynamique répond à plusieurs enjeux-clés : la résilience face aux maladies, l’adaptation climatique, la préservation du patrimoine génétique local et la recherche de nouvelles expressions gustatives. En s’appuyant sur des exemples concrets tels que le Savagnin Rose, le Klevener de Heiligenstein, ou encore le Gouais, les vignerons bio valorisent la biodiversité et s’affranchissent en partie de la standardisation des goûts. Le retour de ces cépages témoigne aussi d’une philosophie globale du respect du vivant et de l’histoire, caractéristique de la viticulture biologique.

Introduction

Chaque parcelle de vigne garde l’empreinte de ceux qui l’ont façonnée et des choix opérés, siècle après siècle. Pourtant, le vignoble alsacien, comme de nombreuses régions viticoles françaises, a vu son paysage variétal se réduire dramatiquement tout au long du XXème siècle. La rentabilité, la recherche de régularité, la lutte contre les maladies et les bouleversements liés au phylloxéra ont marginalisé de nombreux cépages, au profit d’une poignée de variétés dites « nobles ». Aujourd’hui, la viticulture biologique, en quête de diversité, de résilience et de goût, remet ces oubliés sur le devant de la scène.

Quels sont ces cépages anciens ? Pourquoi les voir ressurgir au cœur des préoccupations en viticulture bio, notamment en Alsace ? Quels bénéfices concrets offrent-ils, tant à la vigne qu’au verre ? Plongée dans un patrimoine vivant, à la fois mémoire du passé et promesse pour l’avenir.

Les raisons du retour des cépages anciens ou oubliés

La redécouverte des cépages oubliés n’est pas un simple effet de mode. Plusieurs facteurs, profondément ancrés dans les enjeux contemporains de la viticulture, expliquent cette tendance :

  • Résilience face aux maladies : De nombreux cépages anciens présentent une meilleure tolérance à certaines maladies cryptogamiques (oïdium, mildiou), facilitant leur culture en bio, avec une utilisation réduite ou nulle de produits phytosanitaires (source : INRAE).
  • Adaptation au changement climatique : Certaines variétés, longtemps écartées pour leur maturité tardive ou leur acidité, trouvent aujourd’hui leur place grâce à leur capacité d’adaptation aux évolutions climatiques (source : FranceAgriMer).
  • Préservation de la biodiversité : Remettre en culture des cépages oubliés diversifie le patrimoine génétique du vignoble, un atout précieux dans la lutte contre les maladies et les aléas climatiques.
  • Recherche de typicité et d’authenticité : Les consommateurs plébiscitent de plus en plus des vins au caractère singulier, porteurs d’une histoire et d’un terroir.
  • Retour aux modes de conduite traditionnels : Les cépages anciens sont souvent adaptés à des systèmes de culture plus respectueux du sol et de la vigne, en phase avec les pratiques bio.

Panorama des cépages anciens retrouvés en Alsace

Si l’Alsace est mondialement connue pour ses Rieslings, Gewurztraminer ou Pinot Gris, elle possède aussi une mosaïque de cépages anciens, témoins d’un passé foisonnant. Quatre cépages tiennent une place particulière dans cette redécouverte, portés par le renouveau de la viticulture bio.

Savagnin Rose (Roter Traminer)

  • Origine : Cépage d’origine ancienne, cousin du Gewurztraminer, le Savagnin Rose a presque disparu des vignobles alsaciens. Il possède pourtant une identité singulière, tant sur le plan aromatique que sur le plan agronomique.
  • Atouts en bio : Résistant, acidulé, et moins sujet à la pourriture grise que d’autres variétés, il offre des vins subtils, fins. Son profil moins exubérant que le Gewurztraminer répond à une recherche de fraîcheur, particulièrement appréciée avec le réchauffement climatique.
  • Exemple : Le village de Heiligenstein reste le bastion alsacien du Klevener (autre nom du Savagnin Rose), avec quelques vignerons bio, comme la famille Goepp, qui valorisent sa complexité.

Gouais Blanc

  • Histoire : Gros producteur mais longtemps banni, le Gouais est à l’origine d’une multitude de cépages actuels, dont le Chardonnay et le Gamay (croisement avec le Pinot - source : INRAE). Sa remise au goût du jour est d’autant plus symbolique qu’elle ouvre des pistes sur la rusticité et la diversité génétique.
  • Intérêt en bio : Le Gouais est reconnu pour sa vigueur naturelle et une certaine résistance aux maladies fongiques, coup de pouce non négligeable pour les vignerons bio.
  • Où en trouver : Quelques parcelles expérimentales voient le jour en Alsace (notamment au Domaine Rietsch), mais aussi dans le Jura et en Val de Loire.

Muscat Ottonel

  • Profil : Bien que moins ancien que les précédents, le Muscat Ottonel est peuplant en Alsace mais reste souvent dans l’ombre du Muscat blanc à petits grains. Il est pourtant mieux adapté à la culture bio grâce à sa maturité précoce et à sa bonne tenue face à la pourriture.
  • Qualité des vins : Expression florale subtile, légèreté, fraîcheur.

Auxerrois

  • Histoire : Autrefois dominant dans de nombreux assemblages, il avait cédé le pas aux Pinots plus rentables. Son retour dans les rangs des vignerons bio repose sur sa capacité à faire face à la chaleur, produire des vins équilibrés et souvent moins alcooleux.
  • Exemple : Nombreux domaines en Alsace, tels que Humbrecht ou les frères Bannwarth, le remettent en avant, souvent en association avec le Pinot blanc.

Au-delà de l’Alsace : d’autres cépages anciens, nouveaux alliés du bio

L’expérimentation et la replantation de cépages oubliés ne se limitent pas à la seule Alsace. Dans d’autres régions françaises, la dynamique est tout aussi palpable :

  • Loin de l’Œil (Sud-Ouest) : Très résistant à la sécheresse, il revient dans les vignobles bio du Gaillacois.
  • Pineau d’Aunis (Val de Loire) : Parfaitement adapté à la conduite en bio, il s’épanouit sur des sols peu profonds et donne des vins poivrés, vifs.
  • Romorantin (Loir-et-Cher) : Unique cépage de l’AOC Cour-Cheverny, il surprend par sa fraîcheur et sa tension.
  • Listan noir (issu du cépage Mission, en Corse) : Redécouvert pour sa résistance naturelle et son adaptation aux terroirs plus chauds.

Les atouts agronomiques et œnologiques des cépages anciens en bio

Cépage Résistance naturelle Bénéfice pour le vigneron bio
Savagnin Rose Bonne Limitation du recours aux traitements, expression aromatique complexe
Gouais Blanc Elevée Robustesse, vigueur, diversité génétique pour les porte-greffes
Pineau d’Aunis Bonne Résistance au mildiou, facilitation de la conduite en bio
Auxerrois Moyenne à bonne Maturité précoce, équilibre acide/alcool, intérêt face au réchauffement

La capacité à résister naturellement aux maladies permet de limiter de façon significative l’application de cuivre ou de soufre, substances pourtant autorisées en bio mais à utiliser en doses limitées (réglementation européenne : maximum 4 kg/ha/an en cuivre métallique).

Quelles limites à cette redécouverte ?

Malgré leur potentiel, la réintégration des cépages anciens dans le paysage alsacien n’est pas sans obstacles :

  • Productivité souvent plus faible : Une rentabilité parfois moindre par rapport aux variétés sélectionnées pour leur rendement.
  • Marché restreint : Les consommateurs connaissent encore mal ces cépages, d’où la nécessité d’un travail de pédagogie et de valorisation.
  • Cadre réglementaire : Nombre de cépages ne figurent plus au catalogue officiel des variétés autorisées, ce qui limite les possibilités de commercialisation sous AOC (source : OIV, INAO).
  • Accès aux plants : La multiplication en pépinière reste difficile, nécessitant des volontaires parmi les vignerons pour relancer ces filières.

Un défi passionnant pour l’avenir du vin alsacien

La réémergence des cépages anciens, motivée par la viticulture biologique et le changement climatique, façonne un nouvel horizon pour les vignerons alsaciens. Il s’agit d’un mouvement à la fois pragmatique, au service de la santé des sols et de la plante, et identitaire, car il réinstalle dans nos verres la richesse et la complexité d’un patrimoine menacé d’oubli.

Face à la globalisation des goûts, chaque bouteille élaborée à partir de ces variétés rares est un manifeste pour la diversité, la résilience et le respect du vivant. Le travail des vignerons bio, patients passeurs de mémoire, offre au terroir alsacien une nouvelle vitalité – et aux amateurs, la joie d’une découverte infinie.

Sources : INRAE, FranceAgriMer, OIV, INAO, domaine Rietsch, vignerons bio d’Alsace

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