Les secrets d’un vignoble vivant : évaluer la biodiversité dans les rangs alsaciens

6 septembre 2025

Pourquoi la biodiversité est cruciale dans un vignoble bio

Le vignoble, monoculture par essence, s’est longtemps opposé à la biodiversité. Mais l’agriculture biologique, surtout en climat alsacien, redonne toute sa place à la variété du vivant : elle améliore la fertilité du sol, régule naturellement ravageurs et maladies, favorise la résilience climatique, et enrichit le paysage. Selon l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), un vignoble cultivé en bio abrite en moyenne 30% d’espèces d’arachnides et d’insectes en plus par rapport à un vignoble conventionnel (INRAE, 2022).

  • Fonctions écologiques améliorées : Pollinisation, lutte biologique, cycle des nutriments.
  • Limitation de l’usage d’intrants : Moins de pesticides = plus de niches écologiques disponibles.
  • Qualité de la production : Un microcosme riche se répercute sur le profil aromatique et la typicité des vins.

Quels sont les indicateurs de biodiversité dans les vignes ?

Mesurer la biodiversité ne se résume pas à compter quelques fleurs ou oiseaux. Plusieurs familles d’indicateurs sont utilisées, du sol au ciel. Ces indicateurs s’articulent souvent autour de trois grandes catégories :

  • Richesse spécifique : nombre d’espèces différentes par groupe biologique (plantes, oiseaux, arthropodes…)
  • Abondance : nombre total d’individus observés par groupe
  • Diversité fonctionnelle : variété des rôles écologiques présents (prédateurs, pollinisateurs, décomposeurs…)

À chaque niveau, il existe des méthodes de relevé et des protocoles adaptés à l’échelle du vignoble.

La flore spontanée, indicateur de premier plan

Le retour des herbes folles entre les rangs est l’une des signatures visuelles de la viticulture bio. Cette flore spontanée, loin d’être seulement décorative, nourrit le sol et favorise la faune auxiliaire.

  • Transects botaniques : On effectue des relevés sur des bandes perpendiculaires aux rangs, en listant exhaustivement les espèces présentes sur une largeur donnée (souvent 1 mètre) sur plusieurs points de la parcelle.
  • Indice de diversité de Shannon : Cet indice combine richesse spécifique et abondance relative ; un score élevé signale un bon équilibre.

En Alsace, une étude menée par l’AgroParisTech sur 20 domaines certifiés bio a recensé en moyenne entre 35 et 50 espèces végétales différentes au mètre carré sous le rang et l’inter-rang. À titre de comparaison, ce chiffre chute à moins de 15 dans les parcelles conventionnelles désherbées (Réseau Biodiversité pour les Abeilles, 2021).

La faune auxiliaire : insectes, oiseaux et petits mammifères

La diversité animale dans la vigne est un excellent baromètre de la santé du milieu. Les suivis portent sur trois groupes principaux :

  • Invertébrés du sol : Vers de terre, collemboles, carabes… Leur inventaire se fait par extraction de terre (méthode TSBF) ou piégeage (pièges Barber-Jar).
  • Arthropodes aériens : Recensement par battage des ceps, ou pose de pièges colorés pour attirer abeilles, syrphes, coccinelles.
  • Oiseaux nicheurs et migrateurs : Suivis par point d’écoute (protocole STOC de la LPO). L’installation de nichoirs facilite le monitoring des mésanges, rouges-queues, etc.

D’après les relevés du programme Vitiforest (2018), on observe en moyenne trois fois plus d’oiseaux insectivores dans les vignobles bios que dans les vignobles conventionnels de la Plaine du Rhin.

La vie du sol, richesse invisible mais capitale

Le sol viticole peut héberger plus d’un milliard de micro-organismes par gramme ! Leur diversité est évaluée par :

  • Comptage de la biomasse microbienne : Analyse en laboratoire à partir de prélèvements, exprimée en milligrammes par gramme de sol.
  • Indice d’activité enzymatique : Plus l’activité est intense (décomposition, minéralisation), plus la biodiversité microbienne est élevée.
  • Bioindication par la faune : Observation des vers de terre adultes, larves de tipules ou carabes lors de creusement de « monolithes » de terre.

Un sol de vigne bio compte en moyenne entre 200 et 250 individus de vers de terre par m² (source ITAB, 2019), chiffre qui peut chuter à moins de 80 en conventionnel.

Comment réaliser un diagnostic de biodiversité sur le terrain ?

Évaluer la biodiversité dans une parcelle viticole ne s’improvise pas ; plusieurs outils permettent de mener l’enquête de façon structurée :

  1. Délimiter des transects et points de relevé : Sélectionner plusieurs emplacements distincts (bords de parcelle, centre, inter-rang, sous le rang) pour obtenir des données représentatives.
  2. Réaliser des campagnes de comptage à différentes périodes : La biodiversité évolue selon les saisons. Il est recommandé d’effectuer au moins deux à trois passages (printemps, été, automne).
  3. Utiliser des guides de reconnaissance : Pour identifier précisément plantes, insectes, oiseaux (par exemple, le « Guide des insectes de France et d’Europe », Delachaux & Niestlé).
  4. Consulter des plateformes et outils collaboratifs : iNaturalist, Observatoire Agricole de la Biodiversité, Vigie-Nature.

En Alsace, l’Observatoire de la Biodiversité en Alsace propose un kit dédié aux viticulteurs, incluant fiches d’identification et protocoles simplifiés pour un premier diagnostic.

Les aménagements paysagers : leviers de diversification

Biodiversité et paysage sont intimement liés. Enrichir un vignoble bio, c’est également transformer sa structure :

  • Haies champêtres : Abri pour prédateurs de ravageurs, couloir écologique pour la faune. Un linéaire de haie de 100 mètres ↑ de 15 à 30% le nombre d’espèces d’oiseaux recensées localement (LPO, 2020).
  • Murets et tas de pierres : Refuges pour lézards, reptiles et micro-mammifères.
  • Bandes fleuries et jachères : Source de nourriture pour insectes pollinisateurs.

Le plan biodiversité du Syndicat des Vignerons Bio d’Alsace, lancé en 2016, a accompagné la création de plus de 250 km de haies et de 550 bandes fleuries dans le vignoble alsacien.

Où trouver de l’aide et aller plus loin ?

Évaluer et renforcer la biodiversité dans la vigne, c’est aussi collaborer. Plusieurs structures d’accompagnement existent :

  • Le Conservatoire des Sites Alsaciens : conseils sur la gestion écologique des paysages viticoles.
  • Les associations naturalistes locales : sorties biodiversité, formations pour identifier la faune et la flore.
  • France Nature Environnement, LPO, Syndicat des Vignerons Bio d’Alsace : ressources pédagogiques, programmes pilotes.

Les projets participatifs comme VineZ invitent aussi vignerons et citoyens à partager leurs observations via smartphone et à contribuer à la cartographie nationale de la biodiversité viticole.

Les défis de demain et perspectives adaptées à l’Alsace

Si la prise de conscience progresse, la biodiversité dans les vignes reste fragile. Les effets du changement climatique (sécheresses à répétition, gels tardifs) modifient la répartition des espèces et leurs périodes d’activité. La recherche de l’équilibre optimal entre production, biodiversité et adaptation locale va continuer d’animer les réflexions à venir.

  • Face à la montée des températures, l’implantation de couverts végétaux diversifiés pourrait permettre de préserver l’humidité et d’accueillir une nouvelle gamme d’auxiliaires, plus méditerranéens.
  • La génétique variétale (ex : cépages résistants) ouvre aussi des pistes pour réduire traitements et préserver davantage le vivant.

En Alsace, le terroir n’est jamais figé. Observer, mesurer et célébrer la biodiversité du vignoble, c’est participer à une aventure collective où chaque action compte. Plus qu’un label, la diversité du vivant est la signature d’un territoire vivant, ouvert sur l’avenir.

En savoir plus à ce sujet :