Horizon des Possibles : éclairage sur le maraîchage biologique d’aujourd’hui

21 juillet 2025

Un documentaire engagé au cœur des potagers français

Sorti en 2021, Horizon des Possibles, réalisé par Sandrine Thévenet et Vincent Froehly, se penche sur le quotidien de maraîchers et maraîchères bio qui imaginent une autre façon de nourrir les territoires. Le film, fruit de deux ans d’immersion, donne la parole à celles et ceux qui placent l’agroécologie, la biodiversité, et la justice sociale au cœur de leur pratique. Porté par des témoignages concrets et une esthétique brute, il conjugue, sans leçons, réflexions économiques, engagement collectif et expérimentations techniques.

L’agriculture face à ses limites : pourquoi ce film maintenant ?

Depuis les années 2000, l’agriculture biologique connaît une progression spectaculaire en France : +13% de surface convertie en 2019 selon l’Agence Bio, près de 10% des exploitations agrées bio en 2022. Pourtant, la filière maraîchère reste fragile : précarité du foncier, manque de main d’œuvre, pressions économiques et climatiques persistantes. C’est dans ce contexte que Horizon des Possibles interroge le système. Le film part d’une double urgence :

  • Écologique : les limites atteintes par l’agriculture conventionnelle et ses impacts sur la santé des sols.
  • Sociale : des producteurs souvent isolés, mal rémunérés, alors que la demande en bio ne cesse de croître (doublée entre 2015 et 2020, source Agence Bio).

Sandrine Thévenet, la réalisatrice, est elle-même fille de paysans. Ce vécu apporte au documentaire une authenticité, sans filtre, où la voix des maraîchers ne se résume pas à des slogans.

Paroles et portraits : qui sont les maraîchers d’Horizon des Possibles ?

Horizon des Possibles suit douze maraîchers et maraîchères, installés aussi bien près de Lyon que dans le Berry ou dans la plaine d’Alsace. Le choix de profils différents – jeunes néo-ruraux, agriculteurs de retour à la terre, collectifs urbains – permet d’éviter l’écueil du témoignage unique ou idéalisé.

  • Laurent, pionnier sur petites surfaces – Après une carrière en informatique, il fonde une ferme maraîchère sur moins d’un hectare en Loire-Atlantique. Sa démarche s’inspire du modèle québécois de Jean-Martin Fortier (auteur du livre “Le jardinier-maraîcher”, référence mondiale).
  • Marion et Rachid, collectifs et AMAP – Installés en périphérie lyonnaise, ils alimentent deux AMAP et expérimentent des variétés anciennes, cultivées sous serres non-chauffées, malgré des printemps plus secs chaque année (source : Météo-France, +1,4°C de moyenne en France sur les 35 dernières années).
  • Le collectif de Strasbourg – Travaillant sur des terres périurbaines menacées par les projets immobiliers, ils défendent l’accès à la terre agricole via une foncière citoyenne.

Le film s’attache à montrer que ces portraits ne sont pas des « modèles reproductibles à l’identique » mais qu’ils ouvrent une voie : celle de l’autonomie, du lien au vivant, et d’un revenu décent pour les paysans. Chaque itinéraire sème un espoir qui va au-delà de la seule question technique.

Des pratiques maraîchères concrètes et innovantes

Horizon des Possibles ne reste pas sur l’écume des mots : il s’attarde sur le quotidien, expose les gestes, les outils, les choix de variétés, et la gestion fine des sols.

  • La micro-ferme sur planches permanentes Inspiré des « market gardens » nord-américains, ce système permet de cultiver jusqu’à 50 variétés différentes sur une petite surface. Le film montre, en images, la préparation des planches, le semis à la main, et le désherbage mécanique, sans recours aux herbicides.
  • Des serres mobiles, pour limiter la pression des maladies Certains maraîchers déplacent leurs tunnels plastiques au fil des rotations, évitant ainsi la saturation des sols et limitant l’envolée de parasites – une technique importée d’Espagne, peu connue en France.
  • Semences et biodiversité Près d’un tiers des maraîchers du film ressèment leurs propres graines chaque saison. Ce choix est d’importance : à l’échelle nationale, 75% des semences utilisées restent issues de grands semenciers industriels (source : FranceAgriMer, 2021).

Le documentaire s’arrête sur la transformation du sol : compost, fumiers de ferme, couverts végétaux. On découvre également la lutte biologique par la biodiversité fonctionnelle : hérissons pour les limaces, coccinelles pour les pucerons.

Économie, viabilité et transmission : réalités du métier

Le film ne masque rien des difficultés économiques du secteur. Seuls 18% des maraîchers bio interrogés lors d’une étude du Ministère de l’Agriculture (2020) déclaraient « vivre confortablement » de leur activité. Les autres évoquent :

  • Coût du foncier – Jusqu’à 20 000 €/ha en moyenne en Alsace, voire beaucoup plus près des grandes villes.
  • Rareté de main d’œuvre – Le CDI en maraîchage reste rare, beaucoup d’exploitations dépendent de la main d’œuvre saisonnière ou bénévole, via le woofing.
  • Impact du climat – 2022 a été marquée par des épisodes de gel tardif ou de sécheresse qui ont amputé jusqu’à 30% des rendements dans la région lyonnaise (source : Chambres d’Agriculture).

Le film consacre aussi une séquence forte à la transmission. Le vieillissement de la profession agricole est frappant : moins de 8% des exploitants ont moins de 40 ans (source : Agreste, 2021). Pourtant, au fil du documentaire, des initiatives encouragées par Terre de Liens, des coopératives citoyennes ou des reprises en collectif témoignent d’une dynamique nouvelle.

Maraîchage bio : réponses multiples à une crise globale

Ce qui frappe dans Horizon des Possibles, c’est la pluralité des réponses : toutes témoignent d’une remise en cause, mais aussi d’une capacité d’innovation remarquable.

  • Coopérations territoriales La création de magasins de producteurs, qui doublent chaque année dans certaines régions selon la FNAB, favorise un accès local et réduit la dépendance à la grande distribution.
  • Agriculture sur petites surfaces Le modèle intensif sur 1 ou 2 hectares, très présent dans le film, peut dégager un revenu net moyen de 1 200 à 1 800 euros par mois pour deux associés, sans recours à l’endettement massif (source : Les Amis de la Terre – rapport 2023).
  • Vente directe et circuits courts 63% des exploitations présentes dans Horizon des Possibles vendent en AMAP ou sur marchés, contre une moyenne nationale de 20% selon l’Agence Bio. Ce choix sécurise le revenu, rapproche des consommateurs, et permet de fixer un prix juste.

Le film montre aussi que, loin de l’image du bio réservé aux « bobos urbains », le maraîchage bio irrigue désormais de nouveaux territoires : quartiers populaires, périphéries rurales, zones périurbaines menacées par le béton, etc.

Quelle place pour la formation et l’accompagnement ?

Un des fils rouges du documentaire, c’est la formation. Plus de la moitié des stagiaires en reconversion agricole choisissent aujourd’hui le maraîchage (source : FRCIVAM, 2022). Le film donne la parole à des réseaux comme BioCivam, qui accompagnent les jeunes installés face à la complexité administrative, au choix du matériel, à la gestion climatique. Au fil des témoignages, ressort la nécessité :

  1. D’avoir un accès facile à l’information technique (beaucoup apprennent « sur le tas » ou via YouTube !).
  2. Rendre l’installation plus accessible, avec des modèles légers, peu consommateurs d’intrants ou d’énergie.

Certains évoquent des réseaux d’entraide (type « Les Champs des Possibles » en Île-de-France) qui permettent d’éviter l’isolement et d’inventer de nouvelles façons de partager le foncier.

Les limites : horizons et fragilités du modèle

Le documentaire évite la vision idéalisée. Il donne à voir la fragilité du modèle :

  • Épuisement physique : Journées de 10 à 12h, travail sous serre à 40°C, fatigue chronique.
  • Manque de reconnaissance institutionnelle : Les maraîchers évoquent une administration pensée pour le conventionnel, et des aides PAC peu adaptées à la diversité des petites fermes bio.
  • Risques climatiques en hausse : Gelées noires en avril, sécheresses estivales de plus en plus longues (source : Météo-France), coûtent en moyenne 10 à 30% du chiffre d’affaires annuel depuis 2017.

Derrière l’espoir, le documentaire rappelle le défi : il faudra aller plus loin que le simple « consommer local » pour ancrer durablement le maraîchage bio dans les territoires.

Ouverture : penser les possibles, inspirer les transitions

En explorant le quotidien des maraîchers bio, Horizon des Possibles offre un miroir sans fard à tous ceux qui s’interrogent sur la manière de produire autrement. Ce film est un encouragement à ouvrir le débat, entre praticiens, consommateurs et politiques publiques. Les solutions émergent dans la diversité des parcours, des choix techniques, des innovations sociales. Le documentaire pose une question cruciale : comment amplifier ces expériences pionnières, rester vigilant face aux récupérations marketing, et faciliter l’installation des jeunes sur des terres accessibles ?

Voir ce film, c’est mesurer tout ce que le maraîchage bio apporte, non seulement en légumes, mais en liens, en paysages et en horizons nouveaux — au sein du monde agricole et au cœur de nos territoires.

Sources :

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